Quelques traductions de Daniil Kharms en français

Les petites histoires ci-dessus sont une sélection de la série  Sloutchaï.  Les oeuvres presque complètes de Kharms en russe et des nombreuses traductions en anglais et en allemand se trouvent ici.

Mes traductions ne sont pas très précises, mais j'ai essayé d'être  stylistiquement fidèle  à l'original. Autrement dit, je traduis comme bon me semble...




3. Les vieilles qui tombent
4. Un sonet
9. Le coffre
10. Une histoire avec Piétrakov
13. Un mathématicien et Andreï Siémionovitch
14. Le jeune homme qui a étonné le gardien
15. Quatre exemples qui motrent comment une idée inattendue peut abasourdir un homme qui n'y est pas préparé
17. Makarov et Petersen (N 3)
18. Un cas de lynchage
25. Les chasseurs




3. Les vieilles qui tombent

Une vieille excessivement curieuse s'est trop penchée par la fenêtre et s'est écrasée par terre.

Une autre vieille s'est penchée par la fenêtre pour la regarder, mais, par excès de curiosité, elle a perdu l'équilibre et s'est écrasée par terre.

Puis une troisième vieille est tombée de sa fenêtre, puis une quatrième, puis une cinquième.

Quand la sixième vieille s'est écrasée par terre j'en ai eu marre de les regarder, et je suis allé sur le marché de Maltsev, où, paraît-il, quelqu'un avait offert un châle brodé à un aveugle.



4. Un sonet

Une histoire bien surprenante m'arriva récemment : j'oubliai ce qui venait d'abord, le 7 ou le 8.

J'allai voir mes voisins et leur demandai ce qu'ils pensaient à ce sujet.

Quelle ne fut donc ma surprise - et la leur - lorsque ils découvrirent qu'eux non plus ne se souvenaient pas de l'ordre des nombres. Ils se rappelaient de 1, 2, 3, 4, 5 et 6, mais pas de la suite.

Nous allâmes tous au magasin Gastronome , celui-là même qui se situe à l'angle de la rue Znamenskaya et de la rue Basseïnaya, et interrogeâmes la caissière sur notre désarroi. La caissière sourit tristement, sortit un petit marteau de sa bouche, remua légèrement le nez et dit :

- Je pense que sept vient avant le huit dans le cas où huit viendrait avant le sept.

Nous remerciâmes la caissière et, soulagés, courûmes hors du magasin. Mais là, réfléchissant aux paroles de la caissière, nous nous décourageâmes de nouveau, car ses mots nous parurent dépourvus de tout sens.

Que devions-nous faire ? Nous allâmes dans le Jardin d'Été pour y compter les arbres. Mais, arrivés à 6, nous nous interrompîmes suite à un désaccord : certains d'entre nous pensaient que l'arbre suivant devait être le 7ème, d'autres affirmaient que c'était le 8ème.

Nous eûmes pu discuter très longtemps, mais par chance à ce moment un bébé tomba d'un banc et se cassa les deux mâchoires. Cela nous détourna de notre conversation.

Après quoi nous rentrâmes chez nous.



9. Le coffre

Un homme à cou fin s'enferma dans un coffre et commença à étouffer.

- Voilà, - disait, en étouffant, l'homme à cou fin, - j'étouffe, parce que j'ai un cou fin. Le couvercle du coffre est fermé et ne laisse par entrer l'air. Je vais étouffer, mais je n'ouvrirai pas le couvercle du coffre. Progressivement je commencerai à mourir. Je verrai la lutte de la vie et de la mort. Cette lutte sera artificiellement égale, car dans la nature c'est toujours la mort qui gagne, tandis que la vie, vouée à la mort, mène contre son ennemi une bataille perdue d'avance en gardant un vain espoir jusqu'au dernier instant. Mais dans cette lutte, qui aura lieu maintenant, la vie saura la voie de sa victoire : pour gagner il lui suffit de forcer ma main à soulever le couvercle du coffre. Regardons : qui va l'emporter ? Sauf que c'est vraiment insupportable cette odeur de naftaline. Si c'est la vie qui gagne je vais mettre du tabac dans le linge... Voilà, ça commence, je ne peux plus respirer. Je suis perdu, c'est évident ! Rien ne peut plus me sauver ! Et il n'y a aucune pensée élevée dans ma tête. J'étouffe !..

Aïe ! Qu'est-ce que c'est ? Quelque chose vient d'arriver, mais je ne comprends pas quoi exactement. J'ai vu quelque chose, ou entendu quelque chose...

Aïe ! Il s'est encore passé quelque chose ? Mon Dieu ! Je n'ai pas assez d'air. Je pense que je meurs...

Qu'est-ce que c'est que ça encore ? Pourquoi je chante ? Il me semble que j'ai mal au cou... Mais où est le coffre ? Pourquoi je vois tout ce qui se trouve dans ma chambre ? Mais on dirait que je suis couché par terre ! Et où est passé le coffre ?

L'homme à cou fin se leva et regarda autour de lui. Le coffre avait disparu. Sur les chaises et sur le lit étaient posées les affaires sorties du coffre, mais le coffre avait disparu.

L'homme à cou fin dit :

- Cela veut dire que la vie a vaincu la mort par un moyen que je ne connais pas.



10. Une histoire avec Piétrakov

Une fois Piétrakov voulait aller dormir, mais en se couchant il a raté son lit. Il s'est fait tellement mal en tombant qu'il n'arrive même pas à se relever.

Voilà que Piétrakov a rassemblé toutes ses forces et s'est mis à quatre pattes. Mais les forces l'abandonnèrent, et il s'est de nouveau vautré comme une masse.

Pendant quatre ou cinq heures Piétrakov est resté couché par terre. D'abord juste couché comme ça, et ensuite il s'est endormi.

Le sommeil redonna des forces à Piétrakov. Il se réveilla totalement remis, se leva, fit un tour de la pièce, et se coucha prudemment sur son lit.  Voilà, se dit-il, maintenant je dormirai comme il faut.  Sauf que maintenant il n'a plus sommeil. Il se retourne dans son lit et n'arrive pas à s'endormir.

Voilà, c'est tout, en fait.



13. Un mathématicien et Andreï Siémionovitch

Mathématicien (en sortant une boule de sa tête) :
J'ai sorti une boule de ma tête.
J'ai sorti une boule de ma tête.
J'ai sorti une boule de ma tête.
J'ai sorti une boule de ma tête.

Andreï Siémionovitch :
Remets-la à sa place.
Remets-la à sa place.
Remets-la à sa place.
Remets-la à sa place.

Mathématicien :
Non, j'ai pas envie !
Non, j'ai pas envie !
Non, j'ai pas envie !
Non, j'ai pas envie !

Andreï Siémionovitch :
Alors ne la remets pas.
Alors ne la remets pas.
Alors ne la remets pas.

Mathématicien :
Tu vas voir que je la remettrai pas !
Tu vas voir que je la remettrai pas !
Tu vas voir que je la remettrai pas !
Tu vas voir que je la remettrai pas !

Andreï Siémionovitch :
J'en ai rien à foutre.
J'en ai rien à foutre.
J'en ai rien à foutre.

Mathématicien :
Alors j'ai gagné !
Alors j'ai gagné !
Alors j'ai gagné !
Alors j'ai gagné !

Andreï Siémionovitch :
Bon, tu as gagné, maintenant calme-toi.

Mathématicien :
Non, je ne me calmerai pas !
Non, je ne me calmerai pas !
Non, je ne me calmerai pas !
Non, je ne me calmerai pas !

Andreï Siémionovitch :
Bien que tu sois mathématicien, ma foi, tu n'es pas très intelligent.

Mathématicien :
Si, je suis intelligent et je connais beaucoup de choses !
Si, je suis intelligent et je connais beaucoup de choses !
Si, je suis intelligent et je connais beaucoup de choses !
Si, je suis intelligent et je connais beaucoup de choses !

Andreï Siémionovitch :
Beaucoup de choses, mais que des conneries.

Mathématicien :
Non, pas que des conneries !
Non, pas que des conneries !
Non, pas que des conneries !
Non, pas que des conneries !

Andreï Siémionovitch :
J'en ai marre de me disputer avec toi.

Mathématicien :
Non, t'en as pas marre !
Non, t'en as pas marre !
Non, t'en as pas marre !
Non, t'en as pas marre !

(Andreï Siémionovitch fait un geste impatient et sort de la pièce. Le mathématicien reste indécis pendant quelques instants, puis suit Adreï Siémionovitch.)

Rideau.



14. Le jeune homme qui a étonné le gardien

- Hé bé ! - dit le gardien en observant une mouche. - On lui mettrait de la colle à bois dessus, qu'elle crèverait. C'est pas fou, ça ? Juste avec de la colle à bois !

- Hé, toi, Barbe Bleue ! - appela un jeune homme aux gants jaunes.

Le gardien comprit tout de suite qu'on s'adressait à lui, mais continua à regarder la mouche.

- Âllo ! C'est à toi que je parle ! - cria de nouveau le jeune homme. - Salopard !

Le gardien écrasa la mouche avec son doigt et, sans tourner la tête, dit au jeune homme :

- Et toi, t'as pas honte de gueuler comme ça ? Je t'entends très bien comme ça, moi. C'est pas la peine de gueuler.

Le jeune homme frotta son pantalon avec les gants et demanda courtoisement :

- Dites-moi, monsieur, par où on passe pour monter au ciel ?

Le gardien regarda le jeune homme, plissa un oeuil, puis plissa l'autre oeuil, se gratta la barbichette, regarda encore une fois le jeune homme et dit :

- Bon, avancez, avancez, il n'y a rien à voir.

- Excusez-moi, - dit le jeune homme, - c'est parce que je viens pour une affaire urgente. Ils m'ont même déjà préparé une chambre.

- Bon, - dit le gardien, - votre billet, s'il-vous-plaît.

- C'est pas moi qui ai le billet ; ils m'ont dit qu'on allait me laisser passer comme ça, - dit le jeune homme en scrutant le visage du gardien.

- Hé bé ! - dit le gardien.

- Alors ? - demanda le jeune homme. - Je pourrais passer ?

- D'accord, d'accord, - dit le gardien, - allez-y.

- Mais est-ce que vous pourriez me dire par où c'est ? - demanda le jeune homme. - En fait, je ne connais pas le chemin.

- Bon, vous allez où, jeune homme ? - demanda le gardien en prenant l'air strict.

Le jeune homme mit une main à sa bouche et chuchota tout doucement :

- Au ciel !

Le gardien se pencha vers l'avant, déplaça le pied droit pour plus de support, regarda le jeune homme droit dans les yeux et dit d'une voix menaçante :

- Tu te fous de ma gueule ou quoi ?

Le jeune homme sourit, leva une main dans un gant jaune, la tourna au-dessus de sa tête et subitement diparut.

Le gardien renifla l'air. Ça sentait les plumes brûlées.

- Hé bé ! - dit le gardien. Il déboutonna sa veste, se grata le ventre, cracha à l'endroit où avait disparu le jeune homme et s'en alla lentement vers sa guérite.



15. Quatre exemples qui motrent comment une idée inattendue peut abasourdir un homme qui n'y est pas préparé


I

Écrivain : Je suis un écrivain.

Lecteur : Et pour moi, tu es de la merdre !

(L'écrivain reste interdit pendant quelques minutes, abasourdi par cette nouvelle idée, puis tombe par terre et meurt. On l'emporte.)


II

Peintre : Je suis un peintre.

Ouvrier : Et pour moi, tu es de la merde !

(Les mots du peintre se perdent,
Sa main cherche en vain un support,
Il pâlit, il tombe... il est mort.
On l'emporte.)



III

Compositeur : Je suis un compositeur.

Vania Roubliov : Et pour moi, tu es de la merde !

(Le compositeur s'est assis en respirant péniblement. Tout d'un coup, on l'emporte.)


IV

Chimiste : Je suis un chimiste.

Physicien : Et pour moi, tu es de la merde !

(Le chimiste s'effondra lourdement sans dire un mot.)



17. Makarov et Petersen (N 3)

Makarov :
Ce livre, que je tiens dans mes mains, parle de nos désirs et de leur assouvissement. Lis ce livre, et tu comprendras la vanité de nos désirs. Tu comprendras aussi comme il est aisé de satisfaire les désirs d'autrui et comme il est difficile de satisfaire les siens.

Petersen :
C'est quoi ce ton pompeux ? On dirait un chef indien.

Makarov :
Ce livre exige qu'on en parle avec respect. Même en pensant à ce livre j'enlève mon chapeau.

Petersen :
Et tu te laves les mains avant d'y toucher ?

Makarov :
Oui, il faut aussi se laver les mains.

Petersen :
Lave-toi aussi les pieds, au cas où !

Makarov :
Ta blague n'est ni drôle ni spirituelle.

Petersen :
Mais c'est quoi ce foutu livre ?

Makarov :
Le titre de ce livre est mystérieux...

Petersen :
Hi-hi-hi !

Makarov :
Ce livre s'appelle MALGHIL.

(Petersen disparaît.)

Makarov :
Seigneur ! Qu'est-ce qui se passe ? Petersen !

Voix de Petersen :
Qu'est-ce qui s'est passé ? Makarov ! Où est-ce que je suis ?

Makarov :
Où es-tu ? Je ne te vois pas !

Voix de Petersen :
Et toi, tu es où ? Je ne te vois pas non plus !.. C'est quoi ces sphères ?

Makarov :
Que faire ? Que faire ? Petersen, tu m'entends ?

Voix de Petersen :
Oui, je t'entends ! Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Et c'est quoi ces sphères ?

Makarov :
Tu peux bouger ?

Voix de Petersen :
Makarov ? Est-ce que tu vois ces sphères ?

Makarov :
Quelles sphères ?

Voix de Petersen :
Laissez !.. Laissez-moi !.. Makarov !

(Silence. Makarov reste immobilisé par l'horreur, puis se jette sur le livre et l'ouvre.)

Makarov (lit) :
... Progressivement l'homme est délivré de sa forme et devient sphère. Transformé en sphère, l'homme n'éprouve plus de désirs.

Rideau.



18. Un cas de lynchage

Piétrov monte sur un cheval et, s'adressant à la foule, prononce un discours sur les conséquences qu'aurait la construction d'un gratte-ciel américain à l'endroit où se trouve actuellement le jardin publique. La foule écoute et, apparemment, approuve. Piétrov note quelque chose dans son carnet de notes. De la foule se dégage un homme de taille moyenne et demande à Piétrov qu'est-ce qu'il vient de noter dans son carnet de notes. Piétrov répond que ça ne regarde que lui. L'homme de taille moyenne insiste. La discussion se transforme en dispute. La foule prend le côté de l'homme de taille moyenne, et Piétrov, pour garder la vie sauve, donne un coup d'éperons au cheval et disparaît au coin de la rue. La foule s'agite et, n'ayant pas d'autre victime, se jette sur l'homme de taille moyenne et lui arrache la tête. La tête roule sur les pavés et se coince dans le caniveau. La foule, ayant assouvi ses passions, se disperse.



25. Les chasseurs

Six personnes sont parties à la chasse, mais le problème c'est qu'il n'y en a que quatre qui sont revenues.

Le problème c'est que les deux autres ne sont jamais revenues.

Duchlor, Dubouc, Ducucurbi et Dupapilli sont rentrés à la maison sains et saufs, tandis que Dularge et Dutalon ont péri à la chasse.

Au retour, Duchlor était sombre et renfermé et ne voulait même pas parler avec les autres de toute la journée. Dubouc le suivait inlassablement et l'embêtait avec toutes sortes de questions, amenant Duchlor au plus haut point d'énervement.

Dubouc : Tu veux une clope ?

Duchlor : Non.

Dubouc : Tu veux que je t'apporte le gros machin là, là-bas ?

Duchlor : Non.

Dubouc : Tu veux peut-être que je te raconte une blague ?

Duchlor : Non.

Dubouc : Allez, tu veux boire un truc chaud ? J'ai du thé au cognac là-dedans.

Duchlor : Non seulement je viens de te frapper sur la tête avec cette pierre, mais je vais en plus t'arracher une jambe.

Ducucurbi et Dupapilli : Qu'est-ce que vous faites ? Qu'est-ce que vous faites ?

Dubouc : Soulevez-moi un peu.

Dupapilli : Ne t'inquiète pas, la blessure va guérir.

Dubouc : Où est Duchlor ?

Duchlor (en arrachant une jambe à Dubouc) : Je suis là, pas loin !

Dubouc : Oh mon Dieu ! Au se- au secours !

Ducucurbi et Dupapilli : Mais on dirait qu'il lui a arraché une jambe !

Duchlor : Arraché et jeté par là !

Ducucurbi : C'est un crime inhumain !

Duchlor : Quoi-â ?

Ducucurbi : in- in- humain...

Duchlor : Comme-a-ent ?

Ducucurbi : N... n... Non rien.

Dubouc : Comment je vais faire pour rentrer à la maison ?

Dupapilli : Ne t'inquiète pas, on te mettra un bout de bois à la place.

Ducucurbi : Tu arrives à rester debout sur une jambe ?

Dubouc : Oui, mais pas trop.

Ducucurbi : Bon, on te soutiendra.

Duchlor : Poussez-vous, je veux passer !

Ducucurbi : Oh non, c'est mieux que tu t'en ailles.

Duchlor : Non, laissez-moi !.. Laissez-moi !.. Laisse... Voilà ce que je voulais faire.

Ducucurbi et Dupapilli : Quelle horreur !

Duchlor : Ah-ah-ah !

Dupapilli : Mais où est Dubouc ?

Ducucurbi : Il a rampé vers les buissons.

Dupapilli : Dubouc, tu es là ?

Dubouc : Chacha !..

Dupapilli : S'il en est déjà là...

Ducucurbi : Qu'est-ce qu'on peut faire avec lui ?

Dupapilli : Je crois que là, on ne peut plus rien faire. Il faut simplement l'étouffer. Dubouc ! Hé, Dubouc ? Tu m'entends ?

Dubouc : Je... je t'entends, mais mal.

Dupapilli : Allez, ne te démène pas. On va t'étouffer. Attends !.. Voilà... Voilà... Voilà...

Ducucurbi : Encore un peu par là, ici ! Bien ! Bien ! Bien ! Allez, encore un tout petit peu... Et voilà, c'est fait !

Dupapilli : C'est fait.

Duchlor : Amen.


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