Alexander Grothendieck. Un génie mathématique singulier. 1928-2014

Antoine Chambert-Loir

30 juin 2024

Ceci est le texte (approximatif) d’une conférence grand public faite le 30 juin 2024 dans la librairie—restaurant L’arbre vagabond au Chambon-sur-Lignon. Je remercie Bertrand Rémy d’avoir suscité cette conférence, Jean-François et Simon Monier de leur invitation, eux encore et tout le personnel de la librairie de leur accueil chaleureux (et délicieux), et le public, venu nombreux, pour son écoute attentive.

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Stolpersteine / Pierres trébuchantes

Depuis 1993, l’artiste allemand Gunter Demnig place dans toute l’Europe des petits pavés dorés qu’il appelle Stolpersteine, des pierres d’achoppement, des pierres à trébucher. Ces dizaines de milliers de pavés sont tous semblables, des petits cubes de 10cm de côté, en béton ou en métal, enfoncés dans le sol de nos rues, et recouverts d’une plaque de laiton portant une inscription à chaque fois différente et en même temps semblable : « Ici habitait, Hier wohnte, Qui abitava… » suivi d’un nom, d’une date de naissance, de quelques indications, le plus souvent tragiques, comme celle-ci:

Ici habitait
ALEXANDER SCHAPIRO
Né en 1889
A fui en 1933 vers la France
Interné à Drancy
Déporté le 19 août 1942
Assassiné à Auschwitz
Stolpersteine (pierres trébuchantes), Gunter Demnig, Brunnenstraße 165, Berline

L’idée de cet artiste est que les passants trébuchent avec leur conscience et leur cœur sur ces pavés de mémoire.

Celle qui va nous intéresser aujourd’hui est entre la précédente et une autre

Stolpersteine (pierres trébuchantes), Gunter Demnig, Brunnenstraße 165, Berline
Ici habitait

| JOHANNA “HANKA” | GROTHENDIECK | Née en 1900 | A fui en 1934 vers la France | Internée à Rieucros | Évadée en 1942 | Avec de l’aide, a survécu

Stolpersteine (pierres trébuchantes), Gunter Demnig, Brunnenstraße 165, Berline

Alexander Grothendieck, au centre de ces trois pavés, est le sujet de cette conférence; c’est parce que son nom vous disait peut-être quelque chose que vous êtes venus ce soir. Alexander Schapiro et Johanna Grothendieck étaient ses parents.

Stolpersteine (pierres trébuchantes), Gunter Demnig, Brunnenstraße 165, Berline
Ici habitait Alexander Grothendieck
Né en 1928
A fui en 1939 vers la France
Interné à Rieucros
Évadé en 1942
Avec de l’aide, a survécu

L’enfance

D’Alexander Schapiro, on sait peu de choses, mais ce qu’on sait de lui en fait presque un personnage de roman. Né en 1889 dans une famille juive ukrainienne, il s’engage dès 14 ans dans les milieux anarchistes de la Russie tsariste, il prend part à la révolution de 1905, est condamné à la prison à vie, perd un bras dans une tentative d’évasion, est finalement libéré avec la Révolution de 1917. Il doit cependant fuir le régime bolchevique, s’exile à Paris, en Belgique, à Berlin où il travaille comme photographe de rue.

Alexander Schapiro

C’est vers 1926, à Berlin, qu’il rencontre Johanna (dite Hanka) Grothendieck. Sympathisante des mouvements anarchistes, elle est journaliste au journal Der Pranger (Le pilori). Elle y publia par exemple un poème réaliste, Grossstadtnächtliches, Dans la nuit de la grande ville, où elle décrit une femme seule dans un parc berlinois que la faim conduit à se prostituer avec le premier passant venu. poème qui valut un procès à ce journal.

Hanka Grothendieck, en 1917

Leur fils, Alexander, naît en 1928.

En 1933, Alexander Schapiro part pour Paris Hanka Grothendieck le rejoint en 1934. Elle a confié leur fils à une famille de pasteurs protestants, près de Hambourg.

Vient 1936. En France, c’est le Front populaire, mais en Espagne, la révolution sociale est autrement plus sanglante. Alexander Schapiro et Hanka Grothendieck s’y engagent:

« Moi je ne suis pas milicien, mais j’ai été en Russie où j’ai vécu la Révolution et j’ai pu remarquer la façon dont on s’est débarrassé des anarchistes là-bas »

Parole rapportée de Sacha Schapiro (connu sous le nom de Sacha Piotr), 1937

Début 1939, la chute des Républicains espagnols ramène Alexander et Hanka à Paris, avec des dizaines de milliers d’autres réfugiés. En mai 1939, Alexander Grothendieck, leur fils qui a maintenant 11 ans, les y rejoint.

La seconde guerre mondiale débute.

Comme dans toutes les guerres, les étrangers sont considérés comme « indésirables ». Avec de nombreux engagés de la révolution espagnole, Alexander Schapiro est interné au Camp du Vernet à l’automne 1939.

En août 1940, Hanka et Alexander Grothendieck sont arrêtés à Marseille et internés au Camp de Rieucros, puis (en 1942) de Brens, puis (en 1944) de Gurs d’où elle s’évadera avec ses co-prisonnières. Alexander est une nouvelle fois séparé de sa mère, et est accueilli, ici, au Chambon-sur-Lignon, à la maison d’enfants du Secours Suisse « La Guespy », dirigée par Juliette Usach.

Les dernières années de la guerre,  alors que ma mère restait internée au camp, j’étais dans une maison d’enfants du « Secours Suisse », pour enfants réfugiés, au Chambon sur Lignon. On était juifs la plupart, et quand on était averti (par la police locale) qu’il y aurait des rafles de la Gestapo, on allait se cacher dans les bois pour une nuit ou deux, par petits groupes de deux ou trois, sans trop nous rendre compte qu’il y allait bel et bien de notre peau. La région était bourrée de juifs cachés en pays cévenol, et beaucoup ont survécu grâce à la solidarité de la population locale.

Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles, L’enfant et la mère, 1. La magie des choses (écrit en janvier 1986), p. 18–19

Des garçons à la maison La Guespy, collection Jack Lewin

Voici ce qu’elle écrivit de lui, peu après la guerre:

- ALEXANDRE GROTHENDIECK
dit Alex le Poète
allemand, russe?
mère au camp de Gurs
enfant très intelligent, toujours plongé dans ses réflexions, ses lectures, écrivant
très bon joueur d’échecs – parties acharnées avec M. Steckler
Réclame le silence pour écouter la musique
Sinon enfant tapageur, nerveux, brusque
Grothendieck au piano, collège Cévenol, 1942–1944

Pendant ces années de guerre, Grothendieck étudie, d’abord au lycée de Mende, puis au Collège cévenol. Il passe son baccalauréat.

Entre 1945 et 1948, je vivais avec ma mère dans un petit hameau à une dizaine de kilomètres de Montpellier, Mairargues (par Vendargues), perdu au milieu des vignes. (Mon père avait disparu à Auschwitz, en 1942.) On vivait chichement sur ma maigre bourse d’étudiant. Pour arriver à joindre les deux bouts, je faisais les vendanges chaque année, et après les vendanges, du vin de grapiliage, que j’arrivais à écouler tant bien que mal (en contravention, paraît-il, de la législation en vigueur…) De plus il y avait un jardin qui, sans avoir à le travailler jamais, nous fournissait en abondance figues, épinards et même (vers la fin) des tomates, plantées par un voisin complaisant au beau milieu d’une mer de splendides pavots. C’était la belle vie — mais parfois juste aux entournures, quand il s’agissait de remplacer une monture de lunettes, ou une paire de souliers usés jusqu’à la corde. Heureusement que pour ma mère, affaiblie et malade à la suite de son long séjour dans les camps, on avait droit à l’assistance médicale gratuite. Jamais on ne serait arrivés à payer un médecin…

Récoltes et semailles, p. 20

Pendant ces années-là, il étudie à l’université et y passe une licence de mathématiques.

L’explosion

Je dois maintenant tenter de vous décrire les vingt années suivantes, au cours desquelles Grothendieck dévouera presque toute son énergie à la recherche mathématique. En 1948, il se rend à Paris, avec une lettre de recommandation d’un de ses professeurs, à l’attention d’Élie Cartan.

J’ai découvert l’existence d’un monde mathématique en débarquant à Paris en 1948, à l’âge de vingt ans, avec dans ma maigre valise une Licence ès Sciences de l’Université de Montpellier, et un manuscrit aux lignes serrées, écrit recto-verso, sans marges (le papier était cher !), représentant trois ans de réflexions solitaires sur ce qui (je l’ai appris après) était alors bien connu sous le nom de « théorie de la mesure » ou de « l’intégrale de Lebesgue ». (…) Je n’avais pas entendu prononcer encore, dans un contexte mathématique du moins, des mots étranges ou barbares comme groupe, corps, anneau, module, complexe, homologie (et j’en passe !), qui soudain, sans crier gare, déferlaient sur moi tous en même temps. Le choc fut rude !

Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles, Première partie. Fatuité et renouvellement, I. Naissance de la crainte. (9) L’étranger bienvenu. p. 220

Élie Cartan était né en 1869, c’est l’un des très grands noms de la géométrie différentielle, cette théorie qui permit à Einstein, en 1915, de simplement formuler la théorie de la relativité générale. Son fils, Henri Cartan, était né en 1904, est c’est à ce moment l’une des figures montantes des mathématiques modernes, et il dirige le département de mathématique de l’École normale supérieure. Avec quelques autres jeunes loups, dont André Weil (le frère aîné de la philosophe Simone Weil), il avait fondé le groupe Bourbaki en 1935. Weil oriente Grothendieck vers deux de ses camarades du groupe Bourbaki, Jean Dieudonné et Laurent Schwartz, qui travaillaient alors à l’université de Nancy, pour qu’il y prépare une thèse.

Dieudonné et Schwartz venaient de terminer un travail (plutôt aride) d’analyse fonctionnelle, consacré à la « dualité » dans certains espaces liés à la théorie des distributions que Schwartz venait d’inventer.

Jean Dieudonné, Laurent Schwartz, La dualité dans les espaces (F) et (LF), Annales de l’institut Fourier, 1, p. 61–101

Cet article se termine (ce devrait être une habitude plus courante !) par un paragraphe « 15. Problèmes non résolus » dans lequel ils récapitulent une dizaine de questions.

  1. Problèmes non résolus. — Pour terminer, récapitulons un certain nombre de questions qui se posent dans la théorie des espaces (F) et (LF), et auxquelles nous ne savons pas répondre.

Quoi de plus naturel que de confier ces questions à ce jeune mathématicien ambitieux qu’est Alexander Grothendieck?

Dans les mois qui suivent, Grothendieck n’en résout pas seulement une, ni deux ou trois, mais toutes !

« Dieudonné lui proposa de réfléchir à certains d’entre eux qu’il choisirait. Nous ne le revîmes plus de quelques semaines. Lorsqu’il avait réapparu, il avait trouvé la solution de la moitié d’entre eux ! Des solutions profondes et difficiles, nécessitant elles aussi des notions nouvelles. Nous étions émerveillés. »

Laurent Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle, p. 293

« Nous avons donc proposé à Grothendieck de les étudier, et le résultat dépassa rapidement nos espérances. En moins d’un an, il avait résolu tous nos problèmes, au moyen de très ingénieuses constructions. »

Jean Dieudonné, « De l’analyse fonctionnelle aux fondements de la géométrie algébrique », dans The Grothendieck Festschrift, p. 1

Et pour ce faire, il renouvelle entièrement le sujet en inventant la théorie des « espaces nucléaires ».

Alexandre Grothendieck et Laurent Schwartz

Sans pouvoir vous dire vraiment ici ce dont il s’agit, je voudrais faire quelques remarques :

– Le mot « nucléaire » ne fait pas référence à la physique nucléaire, encore moins à la bombe atomique qui avait ravagé Hiroshima et Nagasaki quelques années plus tôt, encore qu’on peut se demander si la polysémie n’était pas assumée, mais aux noyaux qui apparaissent dans l’analyse fonctionnelle du 19e siècle, jusqu’au « théorème des noyaux » de Schwartz.

– Dans ce travail, Grothendieck montre déjà plusieurs facettes de sa méthode. Dieudonné dit qu’on « reconnaît déjà sa “patte” » : il recherche les propriétés générales des objets mathématiques et la façon dont elles se combinent entre-elles. Loin d’être un goût pour une généralisation gratuite, cette méthode — jointe à une adresse technique époustouflante — lui permet d’aller au fond des idées.

– S’il semble y avoir révolution chez Grothendieck, on reconnaît toujours après coup comment, d’une certaine manière, il assume l’héritage du passé: le but est de faire « comme avant », quitte à inventer pour cela de nouveaux objets, de nouveaux concepts…

– Il ne se laisse jamais effrayer par la tâche. L’article de Dieudonné et Schwartz fait une quarantaine de pages, son travail, tel qu’il sera publié entre 1953 et 1956, en occupe plus de cinq cents.

Grothendieck, photographié par Paulo Ribenboim après une promenade à vélo de Nancy à Pont-à-Moussons

Le maître

Résumer les quinze années suivantes semblent une plus grande gageure encore. Après ce premier chamboulement, Grothendieck change de thématique de recherches et se dirige vers la géométrie algébrique. Sans prétendre vous faire un cours de géométrie algébrique ce soir, on peut dire que c’est l’alliance de deux tensions contradictoires en mathématiques: le dessin et le calcul. Le dessin, parce qu’on parle d’objets qui ont une « forme », c’est le sens du mot géométrie; parfois on parle même d’espace. Le calcul, parce que ces formes sont données par des équations, avec des nombres, des x et des y, des signes + et ×, des puissances et un signe =.

Cette tension est illustrée par une anecdote fameuse liant deux spécialistes des années 50, Claude Chevalley et Oscar Zariski:

Chevalley et Zariski (un des princes, avec Weil, Serre et Grothendieck, du renouveau de la géométrie algébrique) avaient une discussion sur les courbes, et aucun des deux ne semblait comprendre l’autre. En désespoir de cause, Chevalley demande à Zariski : «  Qu’est-ce que vous appelez une courbe ? » Ils étaient devant un tableau noir, Zariski dit : « Eh bien ! Pour moi, c’est ceci », et il dessina une courbe. Et il continua : « Et pour vous, qu’est-ce que c’est qu’une courbe ? ». Chevalley répondit : « Ce n’est pas du tout cela pour moi, pour moi c’est f(x,y) = 0 ! »

Une courbe, selon Zariski ou Chevalley. Image tirée, de même que l’anecdote, de l’article de David Rabouin (2022), « Une tâche philosophique pour notre temps », Annals of Mathematics and Philosophy, vol. 1.

Dès 1957, Grothendieck chamboule le sujet en démontrant une version générale d’un théorème de Riemann–Roch. Le cas des courbes datait des années 1850—1870, avec les travaux de Riemann et de Roch, mais il s’agissait de comprendre le cas des espaces de dimension plus grande. Le cas des surfaces avait été traité à la fin du 19e siècle. Et en 1954, Hirzebruch venait de prouver le théorème général, par une combinaison ingénieuse d’algèbre et de topologie. Immédiatement, Grothendieck chamboule le point de vue. Tout d’abord, le théorème qu’il démontre ne concerne plus un espace mais une « fonction » entre deux espaces — dans le cas classique, le second espace serait un simple point. Le théorème, sous sa forme nouvelle, énonce comment deux constructions parallèles diffèrent (subtilement), et s’il est immensément plus général, ce changement de point de vue offre à Grothendieck une liberté immense pour sa démonstration: il peut désormais jouer sur la fonction plutôt que sur les espaces, et il suffit de le prouver dans deux cas qui s’avèrent plutôt simples.

Dessin (1971) du théorème de Riemann—Roch

Puis en 1958, il chamboule l’algèbre homologique que Cartan et Samuel Eilenberg venaient de mettre au point, et son application à la théorie des faisceaux qui était née des mains de Leray, puis Cartan, dans les années 1944-1949.

Il lui reste à s’attaquer à ce qui est considéré comme son grand-œuvre : la rénovation complète de la géométrie algébrique dans le but de démontrer des conjectures que Weil avait énoncées en 1949. La même technique de travail se déploie avec une force démultipliée:

– l’utilisation systématique du point de vue des catégories qui privilégie les relations entre objets aux objets eux-mêmes;

– une tension extrême vers la généralité (la notion de schéma) qui lui offre surtout beaucoup de souplesse;

– des innovations conceptuelles sidérantes, comme les topologies de Grothendieck, puis les topos, qui lui donnent le langage pour penser des phénomènes jusque là inaccessibles;

– un ancrage très fort dans le corpus traditionnel, grâce à des discussions nourries avec des mathématiciens à la culture plus classique (mais aux travaux tout aussi sidérants de force) comme Jean-Pierre Serre :

Si Serre a joué un rôle important dans mon travail et dans mon œuvre mathématique, c’est plus encore, il me semble, dans l’apparition de ces moments cruciaux, quand passe l’étincelle et que s’enclanchent d’obscurs et invisibles labeurs, que par les moyens techniques de moi inconnus qu’il lui arrivait de me fournir au bon moment ou par les idées que je lui empruntais, dans des stades ultérieurs de mon travail.

– une assistance diligente exceptionnelle de mathématiciens chevronnés comme Dieudonné, qui participera intimement à la rédaction des Éléments de géométrie algébrique, ou un groupe de doctorants et doctorantes (Giraud, Demazure, Raynaud, Illlusie, Berthelot, Hakim, Saint-Donat…) qui rédigeaient les exposés du Séminaire de géométrie algébrique.

Grothendieck au tableau pendant un exposé du Séminaire de géométrie algébrique, IHES

Tout ce travail avait été fait au sein de l’Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, dans la vallée de Chevreuse, qui se voulait un peu l’alter ego français de l’Institute for advanced study de Princeton — l’institut que dirigeait à l’époque le physicien Oppenheimer (et où travaillaient Einstein, Gödel, Weil…) et où se passe une partie du film de Christopher Nolan.

Deux des trois conjectures de Weil tombèrent sous ces efforts surhumains. Ces travaux valurent à Grothendieck la médaille Fields de 1966. Mais on peut le deviner, Grothendieck est déjà ailleurs ; de fait, il ne se rendra pas au Congrès international des mathématiciens où cette médaille devait lui être remise. Il faut dire que c’était à Moscou, et l’anarchisme politique hérité de son père lui interdisait de se rendre en URSS.

La troisième conjecture de Weil dut attendre le début des années septante et le génie du jeune mathématicien belge, Pierre Deligne. Il faut dire que celui-ci avait peut-être une qualité que Grothendieck n’avait pas: accepter de faire feu de tout bois et de ne pas choisir la route tracée par le Maître.

La rupture

Les années 60 virent sur toute la planète une nouvelle phase d’effusion révolutionnaire. Les guerres de décolonisation, l’accession à l’âge adulte de la génération du Baby boom, mai 68 un peu partout, les guerres de décolonisation.

Grothendieck au Vietnam

En 1967, Grothendieck passa par exemple plusieurs semaines au Vietnam pour protester contre la guerre que livraient les États-Unis au Vietnam du nord communiste. Il y rencontra Hoàng Xuân Sính (à gauche sur la photo) qui fit ensuite — par correspondance — une thèse sous sa direction et devint la première femme professeure de mathématiques du Vietnam.

Couverture du rapport Meadows C’est aussi le moment d’une prise de conscience que le mode de vie de l’après-guerre n’est pas soutenable. 1968–1972, Publication du “Rapport Meadows” Les limites à la croissance pour le Club de Rome. À l’aide de la simulation numérique d’un modèle économique (assez simple, basé sur 5 variables: population, production de nourriture, industrialisation, pollution, et consommation de resources naturelles non renouvelables), les auteurs prédisent, à horizon un siècle, une chute brutale de la population et de la capacité de production industrielle.

1974, René Dumont se présente à l’élection présidentielle se présente comme « candidat écologiste ». Il avait obtenu 1,32% des votes. Lorsque par hasard j’entendis un de ses discours de campagne, il y a quelques années, j’étais effaré de voir comment il restait d’actualité.

En 1970, Grothendieck et quelques amis mathématiciens (dont Chevalley et Samuel, aussi membres de Bourbaki) fondent le groupe « Survivre », qui prendra rapidement le nom « Survivre… et vivre ». Le groupe publie une revue, du même nom. Grothendieck y explique son but :

la lutte pour la survie de l’espèce humaine, et même de la vie tout court, menacée par le déséquilibre écologique croissant causé par une utilisation indiscriminée de la science et de la technologie et par des mécanismes sociaux suicidaires, et menacée également par des conflits militaires liés à la prolifération des appareils militaires et des industries d’armement.

Plus ou moins en même temps, il démissionne de l’IHÉS après voir découvert que l’Institut était partiellement financé par le ministère de la Défense.

En 1972, il fait une conférence au Cern sur le thème : Allons-nous continuer la Recherche scientifique. Il y développe une « critique de la science et de la recherche en tant que causes essentielles de la crise écologique ». (Je cite ici le texte Alexandre Grothendieck : hommage au défunt ?] de l’historienne des sciences Céline Pessis, qui a étudié Survivre et vivre, qu’elle avait écrit à l’occasion de la mort de Grothendieck.) La conférence est intéressante, en ce qu’elle montre un scientifique en proie au doute. « Pourquoi faisons-nous de la Recherche scientifique ? » demande-t-il? Au-delà du plaisir qu’il a pris lui-même à cette activité, il en vient à une position plus sombre :

En fait, c’est cela la chose remarquable, quand on pose la question : « à quoi sert socialement la science ? », pratiquement personne n’est capable de répondre. Les activités scientifiques que nous faisons ne servent à remplir directement aucun de nos besoins, aucun des besoins de nos proches, de gens que nous puissions connaître. Il y a aliénation parfaite entre nous-même et notre travail.

Et il poursuit :

Ce n’est pas un phénomène qui soit propre à l’activité scientifique, je pense que c’est une situation propre à presque toutes les activités professionnelles à l’intérieur de la civilisation industrielle. C’est un des très grand vice de cette civilisation industrielle.

Il y a beaucoup de naïveté dans cette conférence, comme lorsqu’il reconnaît n’avoir jamais pris conscience, jusque là, des relations hiérarchiques entre scientifiques, et semble surpris que ses élèves ne lui aient jamais fait part du sentiment d’aliénation qu’ils pouvaient eux-mêmes ressentir.

Les années suivantes, Grothendieck sera enseignant au Collège de France puis à l’université de Montpellier où il terminera sa carrière.

Dans Récoltes et semailles, un paragraphe s’intitule « Mes adieux — ou les étrangers » et Grothendieck le présente comme « l’épisode que je pourrais aujourd’hui appeler celui de mes adieux ».

Ça se passe vers la fin de 1977. Quelques semaines auparavant, j’avais été cité au Tribunal Correctionnel de Montpellier pour le délit d’avoir « gratuitement hébergé et nourri un étranger en situation irrégulière » (c’est-à-dire, un étranger dont les papiers de séjour en France ne sont pas en règle). C’est à l’occasion de cette citation que j’apprenais l’existence de ce paragraphe incroyable de l’ordonnance de 1945 régissant le statut des étrangers en France, un paragraphe qui interdit à tout français de porter assistance sous quelque forme que ce soit à un étranger « en situation irrégulière ». Cette loi, qui n’avait pas son analogue même en Allemagne hitlérienne à l’égard des juifs, n’avait apparemment jamais été appliquée dans son sens littéral. Par un « hasard » très étrange, j’ai eu l’honneur d’être pris comme le premier cobaye pour une première mise en vigueur de ce paragraphe unique en son genre.

Si adieux il y a eu, c’est que la communauté des mathématiciens s’est trouvée fort peu sensible à cet épisode.

L’exil

Grothendieck n’a pas cessé de s’intéresser aux mathématiques. Dans les années 1975–1991, on lui doit des milliers de pages, pas toutes publiées, ni même comprises, au titres aussi ésotériques que « À la poursuite des champs », « La longue marche à travers la théorie de Galois », « Les dérivateurs ».

On lui doit aussi un court texte au titre modeste, « Esquisse d’un programme », écrit en 1983 dans le but d’obtenir un poste au CNRS. Dans ce texte, il énonce une dizaine de pistes de recherches qu’il désirait explorer. Certaines ont maintenant été pas mal défrichées, comme la théorie des « dessins d’enfants », ou la recherche d’une « topologie modérée ». D’autres thèmes, tels la théorie des motifs, qu’il avait esquissée, comme à main nue, n’ont pu qu’à peine se développer, tant les points d’achoppement étaient multiples. Grothendieck en forma une rancœur profonde.

Couverture du tome 1 de Récoltes et semailles, publié en 2023 dans la collection Tel, Gallimard

Il rédige Récoltes et semailles, un texte de 1500 pages à la fois magnifique d’introspection, lassant de répétitions, énervant d’incorrections, dans lequel il revient sur son « passé de mathématicien. »

Une lettre de Jean-Pierre Serre (8 février 1986) y répond :

Une chose me frappe, dans les textes que j’ai pu voir: tu t’étonnes et tu t’indignes de ce que tes anciens élèves n’aient pas continué l’œuvre que tu avais entreprise et mené en grande partie à bien. Mais tu ne te poses pas question la plus évidente, celle à laquelle tout lecteur s’attend à ce que tu répondes :

pourquoi, toi, tu as abandonné l’œuvre en question ?

Serre continue en suggérant deux pistes. La première est que Grothendieck serait « tout simplement fatigué de l’énorme travail qu’il avait entrepris ». La seconde pourrait nous intéresser plus et porte sur la « méthode Grothendieck » :

Tu décris quelque part ton approche des maths, où l’on n’attaque pas un problème de front, mais où on l’enveloppe et le dissout dans une marée montante de theories générales. Très bien : c’est là ta façon de travailler, et ce que tu as fait montre que cela marche effectivement. Du moins pour les EVT et la géométrie algébrique… C’est beaucoup moins clair pour la théorie des nombres (où les structures en jeu sont loin d’être évidentes ou plutôt, où toutes les structures possibles sont en jeu) (…) D’où la question : ne serais-tu pas arrivé, vers 1968-1970, à te rendre compte que la méthode « marée montante » était impuissante contre ce genre de problames, et qu’il fallait changer de style – ce quite déplaisait ?

En 1988, Grothendieck a 60 ans et prend sa retraite. La même année, il refuse le prix Crafoord, un prix international très important, du niveau du prix Nobel. Les arguments qu’ils donnent, publiés dans une lettre au Monde le 4 mai 1988, sont multiples : refus du « jeu des récompenses », absence de besoin d’argent

Mais n’est-il pas clair que la surabondance des uns ne peut se faire qu’aux dépens du nécessaire des autres ?

dégradation de l’éthique mathématique, et annonce de la destruction de l’humanité :

Je ne doute pas qu’avant la fin du siècle des bouleversements entièrement imprévus vont transformer de fond en comble la notion même que nous avons de la « science », ses grands objectifs et l’esprit dans lequel s’accomplit le travail scientifique. Nul doute que l’Académie royale fera alors partie des institutions et des personnages qui auront un rôle utile à jouer dans un renouveau sans précédent, après une fin de civilisation également sans précédent…

Dans une lettre au président Miterrand, qui le félicitait, il remarque également comment le pouvoir politique se félicite de ce que ce soit un « mathématicien français » qui reçoive ce prix, lui qui a été apatride jusque 1972 et s’est toute sa vie considéré comme étranger.

Une photographie des archives de Grothendieck. N. Bonzom / Maxele Presse

Il abandonne bientôt tous ses manuscrits à son ancien étudiant montpelliérain Jean Malgoire et se retire sans trop laisser d’adresse à Lasserre, un petit village de l’Ariège, près de Saint-Girons.

Alexander Grothendieck, semble-t-il à Lasserre

Là commence une vie solitaire pendant laquelle il dérive dans une sorte de folie organisée. Il rédige des dizaines de milliers de pages. Son — peut-être — dernier travail s’intitule « Réflexion sur la création ». Selon Philippe Douroux, qui a écrit une belle et sensible biographie du mathématicien, il y a retisse des liens entre des milliers de victimes de la Shoah, par leur date ou leur lieu de naissance, leur patronyme, leur date de départ de France… Lui-même savait dans sa chair comment les rafles, les internements, le massacre avait désintégré toutes ces familles. Une note de bas de page de Wikipedia indique que Lasserre est à environ 30 km des deux camps où son père avait été interné pendant la Seconde guerre mondiale.

Peut-être la dernière photographie d’Alexander Grothendieck Juste avant de mourir, le 12 novembre 2014, à l’hôpital de Saint-Lizier, il avait pu se réconcilier avec ses enfants qu’il n’avait pas vu depuis vingt-trois ans. Il en avait eu cinq, Serge, Johanna, Matthieu, Sacha et John.

Alors que ses enfants, à ce qu’il semble, vivent dans une grande pauvreté, le monde mathématique ergote pour décider de la valeur — marchande — des documents qu’il nous laisse. Et alors qu’il faut conclure cet exposé, je ne peux m’empêcher de penser à la dernière phrase de la lettre qu’Évariste Galois avait écrite à son ami Auguste Chevalier, la veille de sa mort.

Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis.